Poésie – Heureux qui comme Ulysse – Joachim du Bellay

 

Poésie

Heureux qui comme Ulysse – Joachim du Bellay


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L’humaniste présente dans son sonnet une double expérience du voyage

Il connait d’abord le voyage par les livres. Ses références essentiellement tirées d’une culture littéraire apparaissent dès les deux premiers vers : celle à Ulysse est explicite alors que Jason est désigné par une périphrase « cestuy-là qui conquit la toison », mais le lecteur humaniste identifie immédiatement ce héros de l’antiquité. Ainsi les deux personnages cités puisent aux sources de cette culture et la répétition de « comme » renforce l’idée qu’ils servent de modèles. Ils sont, de plus associés à du vocabulaire mélioratif : « beau » valorise l’aspect esthétique, « conquit » et « usage » insistent sur l’expérience née de l’action et « raison » sur le bénéfice intellectuel. Ces qualités contribuent à former un homme complet selon le modèle de la Renaissance, un individu capable d’être « Heureux », c’est-à-dire, tout à la fois, d’avoir de la chance et de connaître la félicité.

Mais Du Bellay est aussi un humaniste confronté à la réalité du voyage. A partir de la deuxième strophe du sonnet, apparaît le pronom « je » : l’expérience devient autobiographique. Le voyage fait référence à deux lieux : d’une part, « mon petit village » qui est une périphrase explicitée par « Liré » où est né le poète; d’autre part, Rome présentée par l’adjectif « romains » et par deux précisions géographiques réunies à la rime : « Tibre latin » et « mont Palatin ». Cette destination est clairement celle d’un humaniste intéressé par la géographie des lieux, leur histoire et leur architecture : « palais, marbre ». Pourtant, dès la 2e strophe, l’auteur montre son insatisfaction à travers les phrases interrogatives, les répétitions obsessionnelles « reverrai-je » et l’interjection au ton tragique, « hélas ». Le voyage à Rome se change en une sorte de tragédie personnelle.

Ainsi, le voyage, dans ce poème, est-il associé à un conflit intérieur.


L’humaniste compose alors un poème soulignant ses contradictions

Du Bellay fonde sa réflexion sur la question : qu’est-ce qu’un « beau voyage » ? Des réponses semblent fournies dès la 1e strophe du sonnet. Le passage du verbe « a fait » à l’expression « et puis est retourné » souligne la condition essentielle de la réussite du voyage: le retour. Celui-ci est magnifié par l’exclamation et par le dernier alexandrin de la strophe qui accentue quatre termes essentiels : « Vivre, parents, reste, âge », le dernier rimant significativement avec « beau voyage ». La valorisation des origines de l’auteur est complétée dans le reste du poème par des allusions multiples : « mon petit village », « ma pauvre maison », « le séjour qu’ont bâti mes aïeux ». Les adjectifs utilisés dans les deux premiers exemples montrent la modestie du bonheur auquel aspire le voyageur, et pourtant ce retour aux racines paraît essentiel.

Le poète oppose ce bonheur personnel à son séjour à Rome, ville qui était pourtant perçue comme le berceau de l’Humanisme de la Renaissance. Les deux tercets du sonnet soulignent systématiquement la contradiction entre la vision méliorative des origines de Du Bellay et la critique de Rome. Ils se fondent grammaticalement sur une comparaison d’inégalité dont le modèle est : « Plus me plait (…) Que.. » reprise en de multiples variations plus ou moins elliptiques ramenées ensuite à la mesure d’un seul alexandrin : « Plus que (…) me plaît », « Plus (…) que », « Et plus que… ». Le dernier vers exprime la conclusion grâce à la conjonction « Et », et il parvient même à retourner l’ordre des éléments pour terminer sur une note positive « douceur angevine ». Les rimes des deux tercets renforcent le jeu d’opposition entre Rome et les racines de l’auteur : la rime suivie expose la contradiction alors que les rimes embrassées enferment la dureté des lieux romains dans les délices attachées au pays natal. La « douceur » de celui-ci est rendue plus poétique par l’utilisation d’une rime féminine : « fine/angevine ».

Et, dernière contradiction assumée par l’écrivain humaniste : c’est paradoxalement le sonnet, poème lyrique importé d’Italie par les poètes français de la Renaissance pour exprimer leurs sentiments, qui est employé par Du Bellay pour dénigrer Rome…

A notre époque, nous sommes restés sensibles à cette poésie de la Renaissance car le regard nostalgique de Du Bellay nous émeut encore. Pourtant, l’ambition du poète humaniste était plus élevée : il souhaitait sans doute exprimer, à partir d’une expérience personnelle transfigurée en oeuvre poétique, les contradictions entre son idéal humaniste et une réalité douloureusement vécue.


Conclusion

Heureux qui, qui comme Ulysse, a fait un beau voyage parle en fait, au delà de la simple expérience autobiographique de Du Bellay, de la vie en général. Pour Du Bellay, la vie est un trajet, un voyage. Il parle de ses sentiments personnels, mais, en même temps, il donne une leçon spirituelle, celle de la vie de l’âme à travers le grand voyage que tous les hommes connaissent. En cela, il est bien un humaniste. C’est le poème le plus célèbre de Du Bellay. Précurseur de la poésie moderne. Poème = étendard revendiquant une révolte contre l’impérialisme Romain.


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